Festival de la décroissance — L’art de la robustesse : la multiplication des liens
27 mai 2026Le mardi 19 mai, environ 75 personnes se sont réunies au Centre Jacques-Cartier dans le cadre de la 5e édition du Festival de la décroissance. Organisée par Théâtre Rude Ingénierie, Rosie Belley et le comité organisateur du festival, dont faisait partie l’Engrenage Saint-Roch avec Túlio Freitas comme chargé de projet, cette soirée a permis de riches échanges autour de la robustesse, des liens humains et des formes de coopération.
Le panel réunissait Charles Baron, Bruno Bouchard, Marie-Renée Bourget-Harvey et notre directrice Marie-Noëlle Béland. À la suite de cette rencontre, Pascaline Lamare, citoyenne du quartier et membre de l’Engrenage Saint-Roch, a rédigé un compte-rendu sensible et inspirant que nous vous invitons à découvrir ci-dessous.
Faire des liens pour tenir ensemble
Compte-rendu du panel sur la robustesse, organisé par Théâtre Rude Ingénierie et L’Engrenage Saint-Roch dans le cadre du Festival de la décroissance de Québec
Au Centre Jacques-Cartier, le panel organisé par Théâtre Rude Ingénierie et L’Engrenage Saint-Roch avait quelque chose de fort intéressant: il ne parlait pas seulement de robustesse, mais a tenté d’en produire, en réunissant des personnes, des disciplines et des sensibilités différentes dans un même espace de pensée partagée. En ne cherchant à produire des réponses définitives, il a permis de créer un espace de circulation entre des mondes qui se croisent trop peu. Arts vivants, action communautaire, gouvernance, intelligence collective, citoyenneté: autant de pratiques réunies autour d’une même intuition, inspirée des travaux du biologiste Olivier Hamant, selon laquelle la survie des systèmes repose moins sur la performance que sur la robustesse.
La soirée, imaginée, préparée et orchestrée par Rosie Belley dans le cadre d’un projet dont on verra d’autres résultats dans les prochains mois, réunissait Charles Baron, professeur spécialisé en leadership et innovation collective à la FSA de l’Université Laval, Marie-Noëlle Béland, directrice générale de l’Engrenage Saint-Roch, Bruno Bouchard, codirecteur artistique de Théâtre Rude Ingénierie, et Marie-Renée Bourget-Harvey, artiste et citoyenne aux pratiques transversales. Derrière eux, Camille Fortin traduisait en direct les échanges sous forme de dessins, de schémas et de mots inscrits sur un vaste tableau blanc, comme si la pensée collective cherchait déjà à se matérialiser autrement que par le langage.
Sortir de l’obsession de la performance
Le concept de robustesse développé par Olivier Hamant constitue le point d’ancrage de la discussion. Nos sociétés, rappellent plusieurs intervenants, ont été construites autour de la performance: efficacité maximale, optimisation, contrôle, rendement. Or, un système ultra-performant devient aussi extrêmement vulnérable au moindre imprévu.
À l’inverse, la robustesse accepte une certaine forme de sous-optimalité afin de préserver des marges de manœuvre. Diversifier plutôt qu’optimiser. Maintenir des liens multiples plutôt que dépendre d’un seul point d’appui. Accepter le flottement, la lenteur, parfois même la contradiction.
Ce déplacement théorique prend rapidement une couleur très concrète dans les échanges. Les intervenants ne parlent pas seulement d’écologie ou de biologie, mais de quartiers, de pratiques artistiques, de conflits sociaux, de fatigue collective et de capacité à continuer malgré l’incertitude.
Le lien comme condition de survie
Un des fils rouges de la soirée est sans doute cette idée simple: les liens humains ne sont pas un supplément affectif du système. Ils sont le système.
Marie-Noëlle Béland rappelle que la naissance de l’Engrenage Saint-Roch remonte aux tensions entourant la démolition du Mail Saint-Roch. Face aux fractures entre développement urbain et populations marginalisées, la réponse fut d’abord de créer des occasions de rencontre, notamment par des fêtes de quartier. Une posture magnifique, qui inverse les réflexes habituels: on ne commence pas par régler le conflit; on commence par créer des conditions de rencontre.
La fête revient d’ailleurs souvent dans les échanges comme espace de robustesse sociale. Non pas comme divertissement superficiel, mais comme moment où des personnes, des sensibilités et des réalités différentes peuvent cohabiter temporairement. Le piano public du parvis devient lui aussi un dispositif relationnel: un objet banal capable de générer de l’interaction spontanée.
Dans cette perspective, le tissu communautaire apparaît moins comme un filet de secours que comme une manière d’habiter collectivement l’incertitude.
Le théâtre comme laboratoire du vivant
Les interventions de Bruno Bouchard donnent au panel une dimension particulièrement stimulante pour penser les arts vivants. Au sein de Théâtre Rude Ingénierie, explique-t-il, la pratique repose sur le croisement des disciplines, la curiosité et l’absence de hiérarchie stricte entre les formes artistiques.
Créer consiste alors à provoquer des rencontres, à faire cohabiter des univers qui ne semblent pas naturellement compatibles, à observer ce qui émerge de cette friction. L’humour, l’hétérogénéité et l’expérimentation deviennent des moteurs de création.
Cette vision rejoint directement l’idée de robustesse. Le théâtre ne sert plus seulement à produire un objet fini destiné à être consommé, mais à ouvrir un espace relationnel où quelque chose peut advenir sans être entièrement contrôlé. Comme il le souligne, il faut travailler à trouver le point de rencontre, l’espace partagé, « l’épanouissement individuel dans un tout dont on ne possède pas le contrôle ».
Bouchard évoque d’ailleurs les contradictions auxquelles les organismes culturels sont confrontés: comment développer des pratiques robustes dans un système qui mesure encore largement la valeur à travers la vente de billets et les impératifs de performance?
La question demeure ouverte, mais elle traverse toute la soirée.
Habiter le conflit autrement
Un autre aspect marquant des échanges concerne le rapport au conflit. Plusieurs intervenants refusent l’idée qu’une tension doive nécessairement être éliminée rapidement.
Marie-Renée Bourget-Harvey évoque la « Loi de 3 » issue du développement régénératif: lorsqu’une force de résistance apparaît, il ne s’agit pas simplement de la neutraliser, mais de comprendre ce qu’elle rend possible.
Marie-Noëlle Béland abonde dans le même sens en parlant des enjeux de cohabitation dans Saint-Roch. Avant de résoudre un conflit, dit-elle, il faut comprendre les besoins et les postures des différentes personnes impliquées.
La robustesse ne serait donc pas l’absence de tensions, mais la capacité à maintenir le dialogue malgré elles. Ceci rejoint certaines pratiques artistiques contemporaines: tenir dans l’inconfort, laisser émerger, ne pas immédiatement fermer les contradictions. Et il émerge ainsi du panel une vision neuve du collectif, non pas comme groupe harmonieux sans friction mais comme ensemble capable de transformer les tensions en mouvement.
Faire de la place à l’inattendu
Vers la fin de la soirée, une autre idée s’impose doucement: celle de la sérendipité. Marie-Renée Bourget-Harvey parle ainsi de « l’art de trouver ce qu’on ne cherchait pas ».
Dans une société obsédée par les résultats mesurables et les objectifs précis, cette posture apparaît presque contre-culturelle. Pourtant, plusieurs interventions convergent vers cette nécessité de laisser une place à l’imprévu, à l’expérimentation, au temps long.
Marie-Noëlle Béland raconte d’ailleurs qu’à un moment de découragement, Viviane Labrie (ethnographe et militante bien connue) lui avait conseillé: « fais juste créer des liens pis tu verras où ça te mène ».
Peut-être est-ce là une des idées les plus intéressantes de la soirée. Dans un monde saturé par l’urgence et l’optimisation, la robustesse commence peut-être simplement par la décision de continuer à tisser des liens, entretenir des interactions sans rentabilité immédiate, même sans savoir exactement ce que tout cela produira. Comme dans une forêt, où les racines communiquent sous terre longtemps avant qu’on comprenne vraiment ce qu’elles préparent…
Au fil des échanges, une idée s’est imposée avec une étonnante clarté: la robustesse ne consiste pas simplement à survivre aux crises ou à résister aux chocs. Elle repose sur notre capacité à multiplier les liens, les espaces de rencontre et les formes de coopération capables d’absorber les tensions sans faire éclater le collectif. Dans cette perspective, le théâtre, comme le travail communautaire, devient bien plus qu’un lieu de production culturelle ou d’intervention sociale. Il devient un espace où l’on apprend, ensemble, à habiter l’incertitude.